Partition ou rééquilibrage au profit du Sud


Élection présidentielle au Yémen

Courtoisie Reuters Ammar Awad


Le Yémen va élire un nouveau président mardi 21 février. Pour la première fois depuis 32 ans, Ali Abdallah Saleh ne sera pas le nom du vainqueur. Poussé vers la sortie par la population yéménite, l’ex-président a finalement décidé en novembre dernier de signer le plan de sortie de crise élaboré par le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Dix mois après le début des manifestations.

Un gouvernement d’union nationale a alors été mis en place, et le vice-président Abd Rabbuh Mansur al-Hadi a pris le poste de président par intérim. Malgré cette sortie de crise, les Yéménites n’ont pas vraiment le choix du nom du futur président. Un seul nom leur est proposé. Mansur. Le vice-président de Saleh veut donc continuer à gouverner le pays en cette période de transition politique. Franck Mermier, anthropologue et directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS), explique qu’Abd Rabbuh Mansur est «un candidat de consensus». Ainsi, cet ex-général est originaire du sud. Sa future accession au pouvoir laisse entrevoir une intégration réelle des élites du sud au sein du pouvoir yéménite. Ce dernier point est, d’après Juliette Honvault, chercheuse spécialiste du Yémen au CNRS, «le véritable enjeu des élections». «Si les revendications sudistes sont prises en compte, le mouvement séparatiste va peut-être rester isolé, appuie Franck Mermier. À l’inverse, si ce n’est pas le cas, ce mouvement peut se développer.»

Ce mouvement du Sud sécessionniste est l’un des nombreux groupes influents au Yémen. Pour comprendre les tensions qui parcourent la société yéménite, il faut se plonger dans l’histoire du pays.

Partition Nord/Sud historique

La partie nord du pays a d’abord était sous emprise ottomane jusqu’en 1918, avant que les imams nordistes prennent le pouvoir. «À cette époque, les imams du Nord ont cherché à préserver une identité yéménite culturelle et religieuse, tout en tentant de créer un État reconnu sur la scène internationale, explique Juliette Honvault. Cet État s’est formé sur un certain nombre de contradictions. Certes, c’est le premier État indépendant du monde arabe, mais il s’est caractérisé par un refus total de la modernité et des apports dynamiques issus du monde arabe moderne. L’idée était de préserver l’indépendance du pays face aux puissances européennes. C’était un régime théocratique qui reposait sur l’alliance entre l’imam et les tribus du nord.» En 1962, une guerre civile éclate dans cette partie nord du Yémen pour finalement «donner lieu à la définition d’une troisième voie à mi-chemin entre modernité et tradition», explique la chercheuse du CNRS.

De son côté, le sud du Yémen a été occupé par les Britanniques de 1839 à 1967. À cette date, «une guérilla a mis les Anglais dehors, et une République démocratique populaire du Yémen de tendance marxisme a été déclarée», raconte l’anthropologue Franck Mermier. Dans les années 1980, l’Union soviétique se délite peu à peu et, par conséquent, l’État yéménite du Sud s’affaiblit lui aussi. De plus, en 1986, l’État du Sud a connu des combats fratricides à l’intérieur du parti socialiste, qui a fait des milliers de morts à Aden.

Unification des deux Yémens

Les combats internes et la chute de l’Union soviétique affaiblissent donc l’État du sud. Franck Mermier explique que l’unification Nord/Sud en 1990 «a été une sorte de bond en avant pour le sud, lui permettant de fuir ses problèmes propres». Autre facteur qui explique l’unification : la forte aspiration populaire à une réunion des deux entités. «Cette revendication est assez ancienne, note Juliette Honvault. Elle date des années 1930-40 de part et d’autre de la frontière nord-sud.» La chercheuse du CNRS affirme que le délitement de l’URSS «a vraiment coïncidé à un moment où dans le Yémen du Nord, le président Saleh était en recherche de légitimité et où on a découvert du pétrole au sud [Ndrl : régions de Ma’rib et de Shabwah]. Du coup, les deux dirigeants de l’époque ont considéré qu’ils avaient une chance pour maintenir leurs élites politiques au pouvoir d’une manière commune». À l’inverse, l’anthropologue Franck Mermier pense que «chacun des deux dirigeants au pouvoir en 1990 pensait qu’il allait prendre le pas sur l’autre».

Pourtant, il existe aujourd’hui des tensions bien réelles entre les deux parties yéménites. En 1994, une guerre civile s’est conclue par la victoire du Nord sur le Sud. «Les tensions Nord-Sud ne sont liées ni à la religion, ni à l’ethnicité, indique Juliette Honvault. Le système politique du Nord a mis la main sur l’ensemble des prérogatives administrative et politique du Yémen».

Mouvements minoritaires influents

À ces différents Nord-Sud s’ajoutent plusieurs mouvements minoritaires qui sont importants dans leur zone d’influence. Tout d’abord, il y a une minorité religieuse majoritaire dans le nord-ouest du Yémen : le zaïdisme. «Contrairement à la majorité yéménite sunnite, c’est une branche du chiisme, mais qui est distinct du chiisme iranien, libanais ou irakien, observe Laurent Bonnefoy, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient. Durant le XXe siècle, cette minorité a connu un profond mouvement de convergence, c’est-à-dire que les gens ont abandonné les spécificités de leur identité zaydite. Le président Saleh et l’ensemble des élites politiques sont d’origine zaydite, mais il y en a très peu qui vont revendiquer cette identité comme étant importante. En revanche, il y a une minorité à l’intérieur de cette minorité, qu’on appelle les Partisans du renouveau zaydite qui insistent sur la nécessité de revaloriser le zaïdisme. Pour certains de ses membres, cette revalorisation passe par un rapprochement avec le chiisme iranien. »

Pour faire référence à ce mouvement zaïdiste, on parle aussi des insurgés houtis, du nom de leur ancien chef Hussein Badreddin al-Houthi. Ces insurgés houtis posent de réels problèmes pour l’action des organisations non gouvernementales (ONG). «Dans la région de Sa’dah, on a des difficultés avec les autorités locales houthies, explique Michel-Olivier Lacharité, responsable du programme de Médecins sans frontières (MSF) au Yémen. Ces dernières voulaient nous imposer de nouvelles conditions. Ils ne voulaient plus que l’on travaille dans les infrastructures étatiques. On ne pouvait plus recruter qui on voulait, ou agir comme on voulait. On a dû arrêter totalement notre action dans cette région en décembre dernier. »

Au sud, depuis 2009, les Partisans de la charia se sont affiliés à Al-Qaïda. Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) est née, avec notamment en son sein des militants saoudiens et yéménites. «Depuis mai 2011, ce mouvement a pris la ville de Zinjibar au sud, relève Franck Mermier. Récemment au mois de janvier, ils ont pris la ville de Rada’a dont ils ont été délogés. Mais cela montre qu’ils ont une emprise sur certaines fractions tribales.»

Influences étrangères : Arabie saoudite, Iran et États Unis

La société yéménite est donc très hétérogène, ce qui ne facilitera pas la tâche du prochain président. Selon Sami Aoun, membre de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, «il faut avoir une approche multidisciplinaire pour comprendre ce qui se passe au Yémen, et il faut notamment prendre en compte les données géostratégiques».

Tout d’abord, l’Arabie saoudite a une influence au sud en raison de la confession sunnite présente de part et d’autre de la frontière yéméno-saoudienne. «Pour les Saoudiens, le Yémen est une affaire intérieure, note l’anthropologue Franck Mermier. Ils sont très influents auprès de certains chefs de tribus qu’ils subventionnent. Les Saoudiens sont très vigilants vis-à-vis de l’insurrection zaydite qui est à leur frontière et qui a même débordé sur leur territoire.» L’Arabie saoudite a ainsi joué un rôle prééminent dans les négociations entre l’ex-président Saleh et l’opposition.

L’Iran a aussi une influence au Yémen «par le fait que le mouvement houti nordiste est chiite, affirme Sami Aoun. La République islamique fournit des appuis logistique et militaire à ces insurgés». Le chercheur Laurent Bonnefoy donne une autre approche sur l’influence iranienne : « La question de l’Iran au nord est mise en avant depuis des années par le régime comme moyen de délégitimer le soulèvement houtiste.» Le chercheur du CNRS, Franck Mermier, est aussi de cet avis : « ça a été un élément de la propagande du régime Saleh de dire que les Iraniens aidaient les zaydites, alors qu’il n’y a aucune indication qui le confirme. Il n’y a pas d’aide militaire. »

Enfin, les États Unis ont eux aussi des intérêts très forts au Yémen. Le professeur Sami Aoun avance que la sécurité et la stabilité au Yémen sont primordiales pour les États Unis. La raison en est que le détroit de Bab-el-Mandeb au Yémen est la voie par laquelle une grande partie des importations pétrolières américaines passent. Laurent Bonnefoy de l’IFPO ajoute que «les États-Unis ont une grille de lecture au Yémen qui est celle de la lutte antiterroriste. Aujourd’hui, ils veulent décapiter le pouvoir sans changer le régime». Un régime autoritaire dépendant de l’aide américaine convient très bien à Washington. Cependant, Juliette Honvault remarque que même si «les États-Unis jouent un rôle important, car ils injectent une aide très importante dans l’économie yéménite, les Yéménites sont fiers de leur histoire, et peu influençables. Ces derniers ne rêvent pas d’un mode de vie très différent de celui qu’ils ont aujourd’hui.»

Un tournant et non une rupture révolutionnaire

Le Yémen connaît donc des tensions internes avec un mouvement sécessionniste au sud, un groupe zaïdiste majoritaire au nord-ouest et la présence d’Al-Qaïda sur son territoire. Par ailleurs, ce pays est sous influences notamment saoudienne et américaine. C’est dans ce contexte que les Yéménites ont commencé à manifester en janvier 2011. « Dans le cadre du printemps arabe, il y a un mouvement révolutionnaire qui transcende les crises yéménites et qui s’est cristallisé initialement autour d’individus qui étaient très politisés, mais indépendants des partis politiques, analyse Laurent Bonnefoy. C’est un mouvement similaire à ceux qui se sont déroulés en Égypte ou en Tunisie. Ce processus révolutionnaire a ensuite été capté par les acteurs traditionnels, que ce soit les tribus, les insurgés ou l’opposition officielle. »

Cette dernière est maintenant dans le gouvernement d’union nationale. Malgré le départ du président Saleh, cela ne veut pas dire que le régime va totalement changer. « On n’est pas dans une situation de rupture révolutionnaire, remarque Franck Mermier. On est dans un tournant révolutionnaire. Les principaux membres de l’appareil d’État sont des personnes qui ont déjà été en place. » C’est pourquoi les manifestants de la première heure ont peur que les acteurs traditionnels leur prennent leur révolution et que rien ne change. La chercheuse Juliette Honvault se questionne ainsi : «Est-ce que le pouvoir du nord aura la sagesse d’intégrer réellement une élite venue du sud ? Ça sera le véritable enjeu de ces élections.» À défaut d’agir dans ce sens, la partition du pays est possible, bien qu’«il y ait un problème de leadership évident dans le Sud à cause des rivalités», affirme Laurent Bonnefoy. Avant de conclure : « On peut espérer avant tout que ces élections mettent en place un processus institutionnel dans lequel la majorité de la population va se retrouver et qui va se dérouler relativement dans la paix. »

Publié le 20 février 2012.

Par Pierre-Louis Curabet, Québec.



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