Élections législatives en Birmanie


«Démocratie disciplinée»

Courtoisie Wikimedia commons Htoo Tay Zar


La Birmanie organise des élections partielles, dimanche 1er avril. La dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), Aung San Suu Kyi, pourrait réintégrer la Chambre basse birmane. Une première, 20 ans après s’être vue refuser sa victoire aux élections législatives de 1990.

La LND va enfin pouvoir faire partie du jeu politique birman. Lors des élections générales de novembre 2010, elle avait boycotté le scrutin. En deux ans, le système a été bouleversé, notamment en raison d’un changement générationnel parmi les élites. «Une nouvelle équipe succède depuis 2010 à la génération d’officiers qui avait orchestré le coup d’État de septembre 1988, explique Renaud Egreteau, chercheur à l’université de Hong-Kong et auteur d’une Histoire de la Birmanie contemporaine, le pays des prétoriens (2012). Cette dernière est désormais retraitée. La nouvelle génération veut imprimer sa marque en se posant comme réformatrice. Ce nouveau leadership sait que la Birmanie doit s’inscrire dans le monde moderne et enfin entamer son développement. Cela passe par plus d’ouverture et de réformes, notamment économiques.»

Accéléré par les jeunes officiers, et non par la pression internationale, ce mouvement de réforme débute «en août 2003 avec la “feuille de route en sept points” présentée par le général Khin Nyunt», selon Laurent Amelot, enseignant à l’Institut d’étude des relations internationales (ILERI) à Paris et membre du groupe de réflexion Asie21. Cette feuille de route sera reprise par le général Than Shwe à l’automne 2007, après la révolte de Safran menée initialement par les moines birmans contre le coût de la vie. Objectif: contrôler le processus de transformation.

Réformes nécessaires

Ces réformes ne sont donc pas un cadeau des militaires fait au peuple birman. En fait, la junte au pouvoir a plus à perdre d’un immobilisme du système que d’un mouvement de réformes. «À l’origine, il y avait la prise de conscience que le socialisme birman n’avait pas marché et qu’il fallait trouver de nouvelles voies d’évolution», remarque Jacques Leider, chercheur à l’École française d’Extrême-Orient (Efeo). La Birmanie n’a pas d’autre choix que d’être réformée si elle ne veut pas devenir plus pauvre qu’elle ne l’est déjà. Économiquement, l’épuisement du modèle mis en place par la junte «a placé la Birmanie parmi les pays les plus pauvres de la planète alors que ses voisins sont engagés dans une phase de développement soutenue qui sera difficile à rattraper», avance Laurent Amelot. «Ce retard constitue un manque à gagner pour les élites».

L’enjeu de cette démocratie disciplinée est aussi diplomatique. En s’ouvrant économiquement au monde, la Birmanie peut créer «un appel d’air qui, mécaniquement, peut permettre de réduire sa dépendance [à la Chine] parfois pesante», analyse l’enseignant de l’ILERI. De plus, «la réinsertion dans la communauté des nations sud-est asiatiques, avec une présidence de l’ANSEA prévue pour 2014, nécessitait une “normalisation” de sa situation politique».

Réformes visibles

Cette ouverture sur l’extérieur donne aujourd’hui ses premiers effets. Ainsi, d’après Jacques Leider, «certains des travaux d’infrastructure des dernières années vont produire des fruits maintenant (ponts, barrages, etc.). Mais les tâches sont gigantesques et les déceptions des masses prévisibles, car il y aura des gagnants et des perdants dans la société». Toutefois, ces avancées sont notables, car elles étaient «impensables du temps du général Than Shwe» [1992-2011, ndlr], soutient Renaud Agreteau.

Malgré tout, ces réformes ne sont qu’un début à une réelle démocratisation du système birman et elles «restent symboliques, avec la libération de prisonniers politiques, la relégalisation de la LND, ou encore des rencontres entre les militaires au pouvoir et Aung San Suu Kyi», témoigne Laurent Amelot. «Ces réformes touchent principalement à la vie quotidienne de la population avec la mise en place d’un droit de grève et d’une commission des droits de l’homme, un assouplissement de la censure, etc.»

Des généraux omniprésents

La junte au pouvoir pare donc à un soulèvement populaire en lançant lui même cette voie birmane vers la démocratie. D’autant plus que «le processus d’ouverture et de libéralisation a donné des idées au régime birman, qui devient ambitieux sur le plan économique», explique Laurent Amelot.

S’il y a donc bien un mouvement de réformes en Birmanie, cela ne veut pas dire que ces élections sont synonymes de démocratie. «La démocratie veut dire accepter que votre adversaire gagne […], remarque Jacques Leider. Pour le gouvernement, il n’y a pas d’opposition, il n’y a qu’un intérêt national à faire-valoir et auquel on demande à tous les élus de souscrire.» S’ajoute à cela, que ces élections ne sont que partielles étant donné que seulement 10% des sièges du Parlement national sont en jeu. De plus, dans tous les cas, «elles ne modifieront pas l’équilibre des forces politiques, le parti du régime bénéficiant constitutionnellement de 25% des sièges, soit une minorité de blocage sur toutes décisions “stratégiques”», complète Laurent Amelot.

Ces élections auront surtout une portée symbolique avec le retour de la LND et de sa leader, Aung San Suu Kyi, dans le système politique birman. Cependant, même si ce parti d’opposition venait à rafler la quarantaine de sièges à pourvoir, il ne faut pas espérer aveuglement que la LND démocratisera à elle seule la Birmanie. «C’est un mouvement très composite, uni par la seule personne d’Aung San Suu Kyi, décrit Jacques Leider. Il risque de se disperser très vite dans des ambitions individuelles et des expressions d’intérêts locaux […]. On verra très vite la montée de plein de politiciens ambitieux qui l’emporteront grâce à leur “leadership” reconnu et leur profil reconnaissable. Mais c’est là un constat général qui doit être vu à la lumière de la culture birmane qui exalte un certain type de leadership».

Ces élections sont quand même encourageantes en attendant celles, générales, de 2015. Pour autant, le mouvement démocratique birman sera long, car les généraux ne sont pas prêts de partir. «Ils sont, depuis l’indépendance de la Birmanie contemporaine [en 1948, ndlr], toujours ou bien très proches du pouvoir, ou bien au pouvoir», conclut Laurent Amelot.

Publié le 31 mars 2012.

Par Pierre-Louis Curabet, Québec.



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