Une organiste à part venue de Pologne

En 2010, Lidia Ksiazkiewisz est devenue organiste titulaire de la cathédrale de Laon, une première en France pour une étrangère. Entretien entre passé et passion.

Des chaussures aux motifs léopard ou zébrées. Pointure 35. « Tous les organistes ont des chaussures noires, mais je n’ai jamais trouvé de souliers qui me convenaient jusqu’à ceux-ci. Du coup, j’ai acheté tout le stock. » Soit dix paires, qui distinguent Lidia Ksiazkiewicz de ses collègues.

Organiste titulaire de la cathédrale Notre-Dame de Laon, cette jeune femme de 38 ans détonne par bien d’autres aspects. Tout d’abord, son rire sous les voûtes saintes de la cathédrale a de quoi étonner dans un lieu de silence. Rire et sourire qui ne lâchent que très rarement Lidia Ksiazkiewisz. Outre sa bonne humeur, cette dernière a aussi un parcours atypique et un passé lié à l’Histoire.

L’époque communiste en Pologne

Née à Poznan en Pologne, elle a connu l’époque communiste de l’ancien bloc de l’Est dominé par l’URSS. Période d’autant plus difficile que ses parents n’étaient pas encartés au Parti communiste (PC). « Nous n’avions le droit à aucun privilège, se rappelle l’organiste à la veille de Noël. Nous n’avions pas accès aux boutiques bien achalandées, réservées aux membres du PC. Les matins, on faisait la queue dès 4 heures pour être sûrs d’avoir des biens à échanger contre les bons que l’on nous distribuait. » Des bons qui donnaient accès à de maigres portions : 1 kg de sucre par mois et par personne, 150 g de viande par semaine pour les enfants, ou encore deux jeux de sous-vêtements par an.

Dans ce climat de restriction, son père, professeur de mathématiques à Polytechnique et donc intellectuel, n’était pas bien vu dans un régime dont l’ouvrier, force de travail, est le symbole. À ce sujet, Lidia Ksiazkiewicz a une anecdote édifiante : sous l’ère communiste, le papier toilette était un produit de luxe ; et les Polonais pouvaient échanger un kilo de livres contre un kilo de papier WC ! « C’était pour tuer l’intelligence. On troquait un produit rare contre ce qui pouvait éduquer le peuple. »

Finalement, de cette période de disette, même si elle affirme n’avoir manqué de rien, Lidia Ksiazkiewicz en est ressortie avec un esprit de débrouille et un recul par rapport au mode de consommation actuel : « J’ai du mal avec la surconsommation et le fait de jeter facilement les choses ».

Pianiste précoce, mais organiste tardive

Comme ses parents en leur temps, la jeune Lidia va se jouer d’un système où les anciennes normes communistes font encore loi malgré la chute de l’URSS au début des années 1990. En dépit de l’interdiction d’apprendre à jouer de deux instruments de musique, Lidia Ksiazkiewicz va tout de même passer et réussir à l’âge de 20 ans le concours de l’Académie de musique de Poznan pour apprendre l’orgue, alors qu’elle fait déjà partie, en tant que pianiste, de la prestigieuse Académie de Bydgoszcz (à 140 km au nord de sa ville d’origine).

La jeune femme arrive en France en 2002 et débarque au Conservatoire à rayonnement régional de Saint-Maur-des-Fossés, en banlieue parisienne. En même temps, elle prend des cours particuliers avec le fameux organiste André Isoir. « J’ai découvert que l’orgue pouvait être poétique et artistique en achetant un de ses CD sur un marché en Pologne », révèle l’organiste de la cathédrale de Laon. Avant d’ajouter : « On a lié de vrais liens d’amitié. Il avait même bricolé son orgue personnel pour que je puisse jouer de façon confortable. »

Sa formation achevée, Lidia Ksiazkiewicz finit par s’installer à Strasbourg où elle est pianiste accompagnatrice au conservatoire. Dans le même temps, la jeune femme découvre le Laonnois via divers postes dans la région et est finalement devenue l’organiste titulaire de la cathédrale Notre-Dame à Laon en 2010.

Pierre-Louis Curabet

Publié le 29 décembre 2015 dans L’Union de Reims.

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